Entendez-vous ce que je vois ?  Comment la cécité change la façon dont vous traitez le son du mouvement

Entendez-vous ce que je vois ? Comment la cécité change la façon dont vous traitez le son du mouvement

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Presque rien au monde n’est encore. Les tout-petits se précipitent dans le salon. Les voitures traversent la rue à toute allure. Le mouvement est l’une des caractéristiques les plus importantes de l’environnement ; la capacité de prédire le mouvement des objets dans le monde est souvent directement liée à la survie, qu’il s’agisse d’une gazelle détectant le lent mouvement d’un lion ou d’un conducteur traversant quatre voies de circulation.

Le mouvement est si important que le cerveau des primates a développé il y a plus de 50 millions d’années un système dédié au traitement du mouvement visuel, connu sous le nom de cortex temporal moyen. Cette région du cerveau contient des neurones spécialisés dans la détection d’objets en mouvement. Ces détecteurs de mouvement calculent les informations nécessaires pour suivre les objets lorsqu’ils changent continuellement de position au fil du temps, puis envoient des signaux sur le monde en mouvement à d’autres régions du cerveau, telles que celles impliquées dans la planification des mouvements musculaires.

Il est facile de supposer que vous voyez et entendez les mouvements de la même manière. Cependant, la manière exacte dont le cerveau traite les mouvements auditifs est une question scientifique ouverte depuis au moins 30 ans. Ce débat s’articule autour de deux idées : l’une soutient l’existence de détecteurs de mouvement auditifs spécialisés similaires à ceux trouvés dans les mouvements visuels, et l’autre suggère que les gens entendent le mouvement des objets sous forme d’instantanés discrets.

En tant que neuroscientifiques computationnels, nous sommes devenus curieux lorsque nous avons remarqué une femme aveugle traversant avec confiance une intersection très fréquentée. Notre laboratoire a passé les 20 dernières années à examiner où le mouvement auditif est représenté dans le cerveau des personnes aveugles.

Pour les personnes voyantes, traverser une rue animée en se basant uniquement sur l’ouïe est une tâche impossible, car leur cerveau est habitué à s’appuyer sur la vision pour comprendre où se trouvent les choses. Comme le savent tous ceux qui ont essayé de trouver un téléphone portable qui émet un bip et qui est tombé derrière le canapé, les personnes voyantes ont une capacité très limitée à localiser l’emplacement ou le mouvement d’objets sur la base d’informations auditives.

Pourtant, les personnes qui deviennent aveugles sont capables de donner un sens au monde en mouvement en utilisant uniquement le son. Comment les gens entendent-ils le mouvement, et comment cela change-t-il en étant aveugle ?

Traverser une rue animée uniquement par le son

Dans notre étude récemment publiée dans le Actes de l’Académie nationale des sciences, nous avons abordé la question de savoir comment les aveugles entendent les mouvements en posant une version légèrement différente de la question : les aveugles perçoivent-ils mieux les mouvements auditifs ? Et si oui, pourquoi ?

Pour répondre à cette question, nous avons utilisé une tâche simple dans laquelle nous avons demandé aux participants à l’étude de juger la direction d’un son qui se déplaçait vers la gauche ou la droite. Ce son en mouvement était intégré dans des éclats de bruit de fond stationnaire ressemblant à des parasites radio, positionnés de manière aléatoire dans l’espace et le temps.

Notre première question était de savoir si les participants aveugles seraient meilleurs dans cette tâche. Nous avons mesuré l’intensité du mouvement auditif pour que les participants puissent effectuer la tâche correctement dans 65 % des cas. Nous avons constaté que l’audition des participants aveugles n’était pas différente de celle des participants voyants. Cependant, les participants aveugles étaient capables de déterminer la direction du mouvement auditif à des niveaux beaucoup plus faibles que les participants voyants. En d’autres termes, les personnes devenues aveugles très tôt dans la vie entendent mieux le mouvement auditif des objets dans un monde bruyant.

Nous avons ensuite examiné comment les salves de bruit interféraient avec la capacité de déterminer la direction du mouvement. Pour les participants voyants et aveugles, seuls les éclats de bruit au début et à la fin de chaque essai ont eu un effet sur les performances. Ces résultats montrent que les gens ne suivent pas les objets en continu à l’aide du son : ils déduisent plutôt le mouvement auditif à partir de l’emplacement des sons au début et à la fin, ce qui est plus cohérent avec l’hypothèse de l’instantané.

Les personnes aveugles et voyantes déduisaient le mouvement du début et de la fin des sons. Alors pourquoi les aveugles comprenaient-ils mieux les mouvements auditifs que les voyants ?

Une analyse plus approfondie des effets du bruit de fond sur la capacité à suivre les mouvements auditifs a montré que les participants aveugles n’étaient affectés que par des rafales de bruit se produisant aux mêmes endroits dans l’espace et aux mêmes moments dans le temps que l’apparition et le décalage du son en mouvement. Cela signifie qu’ils étaient plus sensibles au début et à la fin du mouvement auditif réel et moins sensibles aux rafales de bruit non pertinentes.

Quand tu entends ce que je vois

Comme vous le dira tout parent d’enfant aveugle, comprendre le mouvement n’est que l’une des nombreuses façons dont les enfants aveugles apprennent à interagir avec le monde à l’aide de différents signaux et actions.

Un bébé voyant reconnaît le visage de ses parents lorsqu’ils s’approchent du berceau, tandis qu’un bébé aveugle reconnaît le bruit de leurs pas. Un tout-petit voyant regarde vers le chien pour attirer l’attention de ses parents, tandis qu’un tout-petit aveugle pourrait tirer la main de son parent dans la direction des aboiements.

Comprendre la capacité des personnes aveugles à apprendre à interagir avec succès avec un monde conçu pour les voyants offre une appréciation unique de l’extraordinaire flexibilité du cerveau humain.

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